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Entretien Anne Queffélec  - 16e  Festival Européen Jeunes Talents

Vous êtes pianiste invitée pour diriger le « Concert de maître » du Festival Européen Jeunes Talents : que représente cette invitation pour vous ?

C’est un grand honneur car ce Concert de "maître" représente une belle solidarité de musiciens.

Ce festival offre à de jeunes artistes débutant leur carrière une expérience fondatrice et je suis fière de participer à cela. Le public fait confiance à ce festival car il aide à découvrir de nouveaux noms prometteurs.

Pourquoi avez-vous choisi Guillaume Chilemme, Léa Hennino et Victor Julien-Lafferière ?

Ils sont extrêmement talentueux, je les ai tous entendus et appréciés, j’ai même joué avec certains. Au regard des liens d’amitié qui les unissent, il m’a semblé que l’alchimie musicale fonctionnerait bien entre nous tous.

Que représente votre collaboration avec ces jeunes interprètes ?

Notre collaboration est une rencontre entre générations. Je me sens très concernée par la question de la transmission. Au fur et à mesure de mon parcours, j’ai réalisé la chance et le privilège extraordinaire que représente ce métier-passion. Je suis heureuse de transmettre et partager mon enthousiasme et ma ferveur avec mes jeunes collègues.

Je me réjouis aussi de leur capacité d’émerveillement étroitement liée à la jeunesse. Mais la musique garde vivante la juvénilité au long des années ! C’est pourquoi jouer avec ces jeunes interprètes est source de richesse.

Faites-vous régulièrement participer des jeunes interprètes à vos concerts ?

Lorsqu’on me le propose, je le fais avec joie. Ainsi dans le cadre de différentes cartes blanches (Moments musicaux de l’Hermitage à la Baule, Musique au cloître de Nîmes, Musique sur Douarnenez, Journée France-Musique, etc.) Et par ailleurs, je recommande souvent, avec grand plaisir, de jeunes talents à des organisateurs de concerts.

Quel lien faites-vous entre pédagogie et interprétation ?

Je ne fais pas de lien direct. Mais je m’interroge beaucoup quant à la pédagogie : qu’enseigne-t-on en matière artistique ? Lors de master-classes, j’exprime mes convictions sur les points qui me tiennent à cœur. Ensuite, c’est à l’étudiant de faire son propre chemin à partir de ce travail commun. L’interprète est l’intermédiaire entre l’œuvre et le public, et sa personnalité, le prisme par lequel passe l’œuvre. Car sans lui, la musique reste littéralement lettre morte puisqu’elle ne résonne pas. En jouant l’œuvre, l’interprète s’en empare et la fait sienne.

Il n’y a pas de vérité en musique, mais il existe une infinité de justesses et de faussetés. Un enseignement directif ne garantit pas une interprétation juste ! Un pédagogue, selon moi, se doit davantage d’aider les jeunes musiciens à se libérer de certains freins techniques et émotionnels afin qu’ils puissent trouver leur propre voix. C’est à eux de devenir, peu à peu, leurs propres professeurs.

Le programme de votre concert s’articule autour « des bijoux du répertoire » (Debussy, Schumann et Mozart) : pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix ? S’agit-il d’œuvres qui vous tiennent particulièrement à cœur ? Ou peut-être aussi d’œuvres qui permettent de mettre en valeur les trois jeunes musiciens ?

Concernant les bijoux du répertoire, il y en a tellement, le coffre aux trésors est gigantesque. Le talent des jeunes musiciens est très versatile, et leur permet d’aborder une grande variété de répertoires et d’époques. Nous avons bien sûr, mes jeunes collègues et moi, parlé ensemble du programme et confronté nos idées. Il nous a semblé riche et émouvant de proposer en parallèle les deux sonates de Debussy, écrites à la fin de sa vie, car il est très rare d’avoir ces deux chefs-d’œuvre au cours d’un même concert. De plus, elles possèdent un caractère fantasque qui se marie bien avec les Fantasiestücke de Schumann que je jouerai avec Léa Hennino.

Le Quatuor en sol mineur avec piano, K. 478 de Mozart est un joyau qui met en valeur tous les instruments. Mozart m’étant un compositeur vital, je tenais à le partager avec le jeune trio.

Cette année, le festival rend hommage au compositeur Henri Dutilleux. Cet hommage vous semble-t-il important ? Et si oui, pourquoi ?

Cet hommage me semble indispensable. C’est un immense compositeur qui a été universellement reconnu dans le monde entier et joué par les plus grands interprètes. J’ai été extrêmement choquée que son pays, la France, ne soit pas capable de reconnaître ce qu’elle lui devait. Le New York Times lui a consacré sa Une le lendemain de sa mort. En France, on en a très peu et mal parlé. Il n’a pas reçu un hommage à la hauteur de ce qu’il nous a laissé.

Dès lors, toutes les initiatives qui contribuent à faire rayonner son œuvre sont bienvenues. Il est primordial de manifester de la gratitude envers un tel créateur qui a suivi sa route avec une intégrité artistique et humaine exceptionnelle. Un être d’une envergure rare sur tous les plans.

Vous savez la place essentielle que tient le mécénat dans le développement et la pérennité du projet Jeunes Talents qui permet de dynamiser la carrière des futurs grands noms de la musique classique. H3P, cabinet d’audit et de conseil, a tenu à soutenir votre concert lors de ce festival et soutient depuis plusieurs années notre série « Piano du Prince » aux Archives nationales, qui met à l’honneur de grands pianistes de la jeune génération. Que pouvez-vous nous dire de l'action conjointe de Jeunes Talents et de ses mécènes dans le soutien des jeunes musiciens ?

L’association Jeunes Talents est une plate-forme de contacts extrêmement précieuse car les musiciens n’ont pas toujours accès à ces réseaux.

D’une façon générale, l’apprentissage de la pratique musicale et de la mise en contact avec la beauté de la musique classique n’est pas assez soutenu par les pouvoirs publics. L’exemple de l’opération El Sistema au Venezuela est extraordinaire, lui qui permet aux enfants des favelas de pratiquer la musique dès le plus jeune âge. Cette découverte les aide à grandir et en sauve beaucoup de dérives auxquelles il leur aurait été difficile d’échapper. Les mécènes compensent l’insuffisance de l’action de l’Etat qui devrait être repensée sur le plan culturel et éducatif. Que de subventions sont supprimées aux conservatoires, festivals, associations diverses qui œuvrent à la défense d’un patrimoine vital pour la société et la santé publique !

Pianiste internationalement reconnue, pouvez-vous nous parler de la place qu’a tenue le mécénat dans votre carrière et quel est votre point de vue sur cette source de financement, relativement nouvelle dans le monde de la musique classique ? 

À mon époque, le mécénat n’avait pas un rôle aussi déterminant qu’aujourd’hui. J’espère qu’en disant cela je ne fais pas preuve d’ingratitude envers des mécènes. Ce sont surtout les concours internationaux qui m’ont aidée. Puisqu’il y en avait moins qu’aujourd’hui, le retentissement durait plus longtemps.

Comment favoriser l’écoute de la musique classique par le public le plus large ?

En agissant dès l’enfance. Ainsi la manifestation Tous à l'Opéra est une initiative formidable mais une journée dans l’année ne suffit pas. Il faut emmener les enfants assister à des concerts et à des séances de répétition. Ils comprendraient d’emblée, dès leur plus jeune âge, que la musique s’adresse à tous. Elle ferait partie de leur vie pour toujours, ils auraient pris goût au partage du concert, moment irremplaçable qu’aucun écran ne peut restituer.

Quand je joue dans les prisons ou dans les hôpitaux, je suis en présence de personnes qui souvent n’ont jamais entendu une note de Bach ou de Mozart. Mais pour peu qu’ils s’abandonnent à l’émotion, ils sont bouleversés car la musique les met en contact avec une dimension d’eux-mêmes qu’ils ignoraient. Nous avons un devoir de transmission envers les jeunes générations.

Quelle a été votre première scène importante, celle dont il vous semble qu’elle a déclenché votre carrière ? Quels ont été les autres moments clés de votre carrière ?

Plutôt que de carrière, je préfère parler de parcours comme si je naviguais à bord d’un bateau avec les dangers et les bonheurs de la navigation. Je n’ai jamais eu de plan de carrière, ce n’a jamais été pas ma façon de vivre ce métier. Mon parcours a été ponctué de moments clés et de rencontres déterminantes. À 20 ans, celle d’Alfred Brendel m’a profondément marquée musicalement ; il reste un "phare" pour moi. Au même âge, la maison Erato m’a fait confiance pour l’enregistrement de mon premier disque Scarlatti. J’ai eu aussi la chance de travailler avec de grands chefs d’orchestre parmi lesquels je citerais par exemple Pierre Boulez et sa façon d’approfondir une œuvre musicale que j’ai expérimentée au cours du travail sur les Noces de Stravinsky et qui reste inoubliable pour moi. Catherine Collard qui fut ma meilleure amie, une immense artiste dont la passion pour la musique, stimulante et communicative, était ancrée dans une quête qui devrait être celle de tout musicien.

Je mentionnerai également des anonymes, certains amateurs, magnifiques d’émerveillement envers la musique. Parfois, il semble qu’elle leur soit plus vitale qu’à certains professionnels. Le succès du phénomène du Piano dans les gares est très significatif. Ces pianos ne sont pas vandalisés, ils sont respectés comme s’il y avait une sorte de consensus global par rapport à ce qu’ils représentent : la vie. Quand je prends un train, je fais en sorte d’arriver en avance afin de pouvoir jouer. Ce n’est pas un fond sonore, c’est un moment unique : les gens autour du piano commencent à se parler, à se sourire. Le lien social ne demande qu’à surgir.

Repensant à mon parcours professionnel, je me considère comme favorisée ayant bénéficié de rencontres et d’opportunités épanouissantes. Par ailleurs, je ne peux le dissocier de mon parcours de vie. Ainsi la maternité est une expérience fondatrice dont la richesse fait partie de ce qui nourrit mon travail d’artiste. Il n’y a pas d’un côté le "métier" et de l’autre la vie. L’idée de la retraite m’est étrangère et même impensable comme s’il s’agissait de renoncer à la vie.

Réservations en ligne

Programme du concert :

 

Claude Debussy (1862 – 1918)

Sonate n°1 en ré mineur pour violoncelle et piano | 1915

Robert Schumann (1810 – 1856)

Fantasiestücke pour alto et piano, op. 73 | 1849

Claude Debussy (1862 – 1918)

Sonate n°3 en sol mineur pour violon et piano | 1916 – 1917

Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791)

Quatuor en sol mineur avec piano, K. 478 | 1785