Entretien avec Jérémy Garbarg – 12 novembre 2020

Jeudi 12 novembre, le violoncelliste Jérémy Garbarg a pu jouer un programme autour de Bach devant patients et personnels d’un hôpital.

Pour vous faire vivre ce concert solidaire, nous avons posé quelques questions au violoncelliste, habitué des concerts Jeunes Talents, qui nous dévoile son ressenti et ses projets à venir.

Pourrais-tu brièvement nous raconter ton parcours artistique et ta rencontre avec Jeunes Talents ?

Cela fait maintenant vingt ans que je joue du violoncelle. J’ai grandi dans une famille de musiciens. Je suis passé par le CRR de Paris puis le CNSMDP où j’étudie toujours actuellement, ainsi qu’en Suisse et en Belgique. Je suis dans une phase dans laquelle le début de ma carrière professionnelle et la fin d’études se chevauchent ; il n’y a pas de transition nette dans le domaine de la musique. Mes professeurs Jérôme Pernoo, Gary Hoffman, François Salque, Gautier Capuçon, éminents violoncellistes, m’ont tous beaucoup apporté.
Mes concerts pour l’Association Jeunes Talents ont débuté il y a cinq ans, au travers de formations très différentes : quatuor à cordes, trio, sonate. J’ai joué aux Archives nationales, pendant le Festival Européen Jeunes Talents, au Lycée Louis-le- Grand, et à de nombreuses reprises dans les hôpitaux. Je crois que j’ai joué presque partout avec vous. En tout cas, Jeunes Talents et moi, c’est une longue histoire ! J’ai tout de même commencé par une audition.
Je trouve que c’est une belle plateforme pour les jeunes artistes ; elle permet de se confronter tout de suite aux exigences du monde professionnel, avec toujours cette idée de médiation et transmission. On est tout de suite dans cette démarche de rendre la musique accessible à toutes sortes de publics. Je pense que c’est la démarche que l’on doit adopter en tant qu’artiste aujourd’hui. C’est idéal du point de vue professionnel mais également éducatif pour les jeunes artistes : très bonne démarche !

« En milieu hospitalier, c’est un rapport très simple entre le musicien et le public, sans jugement »

Ton concert de la semaine dernière n’était donc pas ton premier en milieu hospitalier ?

En effet ce n’était pas mon premier concert dans ce cadre. J’en ai fait trois ou quatre, mais souvent dans des services dits plus « difficiles ». J’ai joué dans des services de dialyse, puis en soins palliatifs. En ce qui concerne le concert de la semaine dernière, c’était très agréable. J’ai senti qu’il y avait beaucoup de bienveillance, une vraie communication entre le public et moi. C’est resté un moment de partage. Dans d’autres services, j’ai le sentiment parfois d’avoir le rôle d’accompagnant et ce n’est pas un rôle qui est facile à tenir. J’aime beaucoup faire ces concerts car c’est un rapport très simple entre le musicien et le public, sans jugement. Il s’agit uniquement de transmission, de sentiment et de passion. On sait qu’on fait plaisir et c’est une démarche qui est très proche de l’essence-même de la musique et de l’artiste. J’apprécie beaucoup faire cela.

Comment as-tu pensé ton programme pour ce concert ?

Tout d’abord, en violoncelle seul, le répertoire est assez limité. Entre les Suites de Bach, début XVIIIe siècle et le reste du répertoire qui est du XXe voire fin XIXe, il y a 150 ans d’écart. C’est tout de suite une musique plus moderne, plus engagée, avec beaucoup d’énergie et de contrastes. Je n’étais pas certain que cela conviendrait au cadre. En plus de cela, les Suites de Bach, c’est un voyage complètement intemporel et universel, même pour des personnes qui ont des pathologies, c’est une musique qui reste très parlante. On n’a pas besoin de comprendre pour apprécier. Alors que parfois, la musique du XXe siècle est plus personnalisée, on vient incarner des personnages. Dans ce cas, je pense que cela demande un esprit d’analyse un peu plus aiguisé.

Quel a été ton rapport avec le public pendant ce concert ?

C’est un rapport différent des salles de concerts, c’est certain. Tout d’abord c’est nous qui venons à eux, nous sommes alors dans la démarche d’offrir. Il y a moins cette idée de scène traditionnelle avec la nécessité de se représenter, se montrer, faire ce qu’il faut avec toute la pression qui est liée à ce cadre. Dans le milieu hospitalier on peut se laisser aller à une liberté complète. On sait qu’il n’y a pas de jugement et c’est très agréable en tant qu’artiste de participer soi-même au voyage. Honnêtement, sur le moment je me faisais plaisir. En plus, je revenais tout juste de voyage, je suis arrivé, j’ai fait mes premières notes sur scène et j’étais vraiment à l’aise. Je savais que ce serait comme cela : très bienveillant. J’étais très content de participer moi-même à ce voyage musical.

Ce devait être un beau moment partagé avec le public d’autant plus que nous sommes dans un contexte de crise sanitaire, comment vis-tu cette période en tant qu’artiste ?

Dans la condition de l’artiste c’est difficile, c’est certain. En tant qu’artiste on est naturellement voué à aller s’exprimer sur scène, à transmettre. C’est une des choses que les deux confinements ont en commun : nous empêcher de faire cette démarche-là. Après, je trouve que cette crise nous pousse aussi à évoluer, être flexible et surtout très créatif. De mon côté, je n’arrête pas ! Je suis un féru de son, donc pendant le premier confinement j’ai fait beaucoup d’enregistrements moi-même. Quand l’activité a repris après le premier confinement, j’ai même été frustré de devoir arrêter ces projets son, heureusement qu’il y a le deuxième pour que je puisse m’y remettre (rires) !
Plus sérieusement, ce confinement pousse à adopter plein de nouvelles habitudes. Je suis sûr qu’avec le recul, dans quelques années, nous réussirons à trouver de bonnes choses de ces périodes pendant lesquelles nous aurons été amenés à réfléchir sur nous-mêmes, sur ce que nous souhaitons faire, ce que nous voulons apporter au monde. J’ai plein de projets initiés pendant ces confinements qui vont durer des années.

Est-ce que tu peux nous parler un peu plus de ces projets ?

Il s’agit surtout d’enregistrements…

« Réinventer l’écoute de la musique classique »

Plutôt côté son dans ce cas ?

C’est lié ! J’ai monté un home studio où je suis confiné. Pendant le premier confinement, j’ai enregistré une première vidéo, qui a eu pas mal de succès, en réunissant cinquante artistes dans un arrangement de Moon River de Jacob Collier. C’était une expérience sympathique de réunir tous ces artistes. Il s’est avéré par la suite que tout le monde a fait ça pendant le confinement, je n’ai pas été le seul à avoir eu cette idée mais ce n’est pas grave. Plus récemment, j’ai initié un projet autour de la réalité virtuelle et du son en 3D. Je ne peux pas vraiment en dire plus pour le moment, il va mettre beaucoup de temps à se construire. Mais j’espère qu’une fois sorti, ce projet tendra à réinventer l’écoute de la musique classique et comment attirer, de manière innovante, une nouvelle génération de public par la technologie et la curiosité !

En développant tous ces projets sonores, tu passes donc aussi de l’autre côté de la scène : artiste mais aussi ingénieur son ?

Cela a toujours été l’objectif ! Depuis que j’ai besoin d’enregistrer pour des concours, cela remonte à une dizaine d’années maintenant, je n’ai jamais voulu dépendre d’un ingénieur du son. Du coup, j’ai mis les mains dans le cambouis : j’ai acheté des micros et tout le matériel qu’il faut pour être indépendant là-dessus. Et je me suis rendu compte que c’était vraiment 50% du travail de l’interprétation. Il y a véritablement des partis pris artistiques dans l’enregistrement et je trouve légitime que l’artiste soit capable de contrôler cela. J’ai énormément appris de ce travail.
Pendant ce confinement, je travaille beaucoup en tant qu’ingénieur son amateur pour une plateforme de concerts qui s’appelle RecitHall. Je réalise pour eux une dizaine de captations. Ces enregistrements me positionnent chaque fois dans des contextes différents, avec une écoute différente qui repose plus sur le rendu, le timbre, les fréquences. C’est donc une écoute très différente de celle du musicien qui se construit davantage dans la manière de façonner le son. Chaque fois, il s’agit de partis pris différents et mes deux métiers m’apportent l’un à l’autre.

As-tu également des projets en tant que musicien ?

J’ai aussi beaucoup de projets d’enregistrement mais en tant que musicien cette fois. La semaine prochaine, je vais en Belgique pour enregistrer à la RTBF, Musiq 3, tout un programme autour de Beethoven avec mon trio, le Trio Consonance. Avec ce trio, nous jouerons d’ailleurs avec Jeunes Talents le 20 février aux Archives nationales ! Nous enregistrons tout un programme de Mendelssohn et Haydn ainsi qu’un arrangement en sextuor de la Symphonie pastorale de Beethoven. En résumé, beaucoup de captations pour la radio. Vendredi 20 novembre sera diffusé mon passage dans l’émission « Fauteuil d’orchestre » sur France 3 à 21h ! Autrement, à moyen terme, avec le trio nous passons le Concours Haydn de Vienne en février. Enfin, je suis sélectionné en solo, pour la demi-finale du Concours Enescu qui a lieu en mai. Les sélections ont eu lieu exceptionnellement en enregistrement et les demi-finales ainsi que les finales ont été repoussées en mai.

Ce sont de beaux projets, tu es donc plutôt optimiste pour la suite ?

Oui je suis optimiste évidemment ! Je pense que la société a besoin de culture. La musique, et l’art en général, apportent énormément à la société : la beauté, l’imagination, le rêve. Ce sont des choses qui sont nécessaires pour notre condition humaine. Cela me paraît très peu probable que cela s’arrête du jour au lendemain, voire improbable. Après, sous quelle forme ? On n’en sait rien ! Il y a beaucoup d’initiatives comme les concerts en live-streaming qui sont étudiées. Que ce soit en tant que musicien ou ingénieur son, je trouve cela très intéressant d’avoir cette possibilité. Même réaliser un concert avec du public et le retransmettre pour le rendre plus accessible à des personnes qui, par exemple, auraient peur de se déplacer dans les salles, suite à cette crise ou dans le monde entier. De toutes les manières, au cours de ces dernières années, les musiciens se sont habitués à ce que les concerts soient de plus en plus enregistrés et diffusés par la suite. Cela devient une normalité.

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