La création en musique

Au Festival Européen Jeunes Talents 2019, sur 18 concerts, 15 permettront d’entendre de la musique contemporaine.


En effet, Jeunes Talents est partenaire de Musique Nouvelle en Liberté, une association dont l’activité principale consiste à soutenir les « concerts mixtes » comprenant des œuvres de répertoire et des œuvres composées il y a moins de 40 ans.

Lors du 19e Festival Européen Jeunes Talents, deux créations seront données en première mondiale :


Afin de mieux comprendre la place de la création dans la musique, nous avons posé 4 questions à Karol Beffa, deux fois lauréat des Victoires de la Musique Classique,  pianiste et compositeur qui a donné ses premiers concerts dans le cadre de Jeunes Talents au tout début des années 2000, et dont les œuvres sont régulièrement jouées dans les différentes éditions du Festival Européen Jeunes Talents.

Pouvez-vous nous parler des Ombres qui passent, votre trio pour alto, clarinette et piano qui sera joué le 3 juillet respectivement par Louise Desjardins, Gabriel Lellouch et Johan Farjot, à la Cathédrale Sainte-Croix-des-Arméniens ?

C’est une pièce déjà assez ancienne, que Gabriel Lellouch et surtout Johan Farjot connaissent bien pour l’avoir souvent jouée. Quand je l’ai composée, j’avais présente à l’esprit l’idée de jouer sur les différences de sonorités entre un instrument à cordes frottées, un instrument à vent et un clavier. Ce trio oppose à un mouvement central frénétique deux mouvements d’une lenteur quasi crépusculaire, qui déclinent un thème constitué d’intervalles volontiers disjoints, presque weberniens (quartes parfois augmentées, septièmes souvent majeures…) mais dans un contexte tonal élargi. C’est la combinaison de ce profil mélodique anguleux à des harmonies claires (premier mouvement), à un rythme harmonique très lent (troisième mouvement) qui confère à ce trio son atmosphère de demi-teinte.

La création contemporaine peut être perçue comme difficile et expérimentale et il semblerait qu’elle ait du mal à trouver son public. Comment expliquer ce manque d’engouement ?

Un des bons tests, et l’un des plus sévères, pour savoir si une musique contemporaine aura la chance d’entrer au répertoire, c’est de voir si les interprètes la programment en dehors de toute contrainte. La question est la suivante : une fois retirées toutes les perfusions que sont les incitations publiques par exemple, certaines pièces ont-elles encore une chance d’être jouées ? Je suis obligé d’admettre que pour, mettons, 80% du public mélomane, nous autres, compositeurs de musique savante, sommes parfaitement inutiles. Je peux donc comprendre, en un sens, que le répertoire déjà existant les satisfasse et leur suffise. D’une certaine manière, nous sommes superflus, au même titre sans doute que les peintres ou les poètes d’aujourd’hui. Mais il se trouve aussi que 20% de personnes dans ce public ont une curiosité un peu plus aiguisée et semblent manifester un certain intérêt pour la création de leur temps — pour des raisons d’ailleurs diverses qui peuvent tout aussi bien être une forme de snobisme, du désir d’être en phase avec son temps, ou même un intérêt réel. Heureusement pour nous, ces 20% existent et font qu’un compositeur de musique contemporaine va pouvoir être écouté par un public qui ne soit pas constitué exclusivement de compositeurs professionnels. La question du populaire est à la fois délicate et cruciale : je crois que ma musique reste relativement accessible et je pense qu’on ne peut pas faire totalement abstraction de la question du public. A mes yeux, ceux qui le font ont tort.

Thibaut Garcia (Lauréat des Victoires de la Musique Classique 2019) et Antoine Morinière interpréteront le samedi 13 juillet un programme avec, entre autres, huit transcriptions. En quoi consiste exactement le travail du transcripteur ?

Faire une transcription, c’est soit amplifier soit réduire, selon l’œuvre à transcrire. Comme amplification réussie, on peut citer les transcriptions pour piano faites par Brahms et Busoni de la Chaconne de Bach ; comme réduction, la version pour violon seul qu’a donnée Wilhelm Ernst du Roi des Aulnes de Schubert. La pratique de la transcription était courante au XIXe siècle. Ainsi, Liszt est connu pour avoir transcrit les neuf symphonies de Beethoven, quantité de lieder de Schubert, de Schumann, écrit des variations sur des thèmes de plusieurs de ses contemporains, des paraphrases de Verdi… À l’occasion de la parution de l’un de ses CDs consacré à Bach et à ses arrangements (B.A.C.H.ianas & transcriptions, Ame Son), j’ai moi-même été sollicité par le pianiste David Bismuth pour écrire une transcription de Bach. J’ai choisi le « Erbarme dich » extrait de la Passion selon saint Matthieu : une ritournelle poignante, dont l’assise harmonique apaise les tensions suscitées ailleurs par les rencontres de notes pimentées. Parmi les difficultés que j’ai dû affronter, l’une était l’ornementation souvent chargée de la ligne tenue par le violon solo : pour rétablir l’équilibre, j’ai opté pour un accompagnement épuré.

Y a-t-il, pour vous, un lien entre transcription et création ?

Bach lui-même était un grand transcripteur. Il transcrivait ses propres œuvres et aussi les œuvres de ses contemporains. Ainsi, il a réutilisé des cantates profanes pour composer d’autres cantates profanes, des cantates religieuses pour d’autres cantates religieuses… Et son concerto pour quatre claviers est une transcription de l’un des deux concertos de Vivaldi pour quatre violons de l’Estro armonico. (Ajoutons enfin que la plupart des pianistes jouent Bach non pas au clavecin mais au piano. C’est déjà une forme de transcription : il faut doser la pédale, prendre en compte une résonance et une vitesse d’attaque différentes, bref s’adapter.) Je dirais qu’en musique, le travail du transcripteur — comme en littérature celui du traducteur — relève à la fois de la médiation et de la création. Le transcripteur est un passeur qui, pour mieux faire connaître un répertoire, met son artisanat au service d’un autre.


La playlist coups de cœur de Karol Beffa.


Brahms, Sonates pour violon et piano, Johan Farjot (à voir et entendre le 3 juillet au festival) et Geneviève Laurenceau


Rachmaninov / Myaskovsky : Sonates pour Violoncelle et Piano, Bruno Philippe et Jérôme Ducros (à voir et entendre le 20 juillet au festival)


Fauré, La bonne chanson, Op. 61: V. J’ai presque peur, en vérité, Karine Deshayes et l’ensemble contraste.

propos recueillis et article rédigé par Claire de Prekel